Votre Question :

Pouvez-vous critiquer Patrick Drahi, dirigeant de l'empire luxembourgeois Altice et surtout propriétaire de votre journal ?
Question posée par Johan le 9 octobre

Bonjour,

La question de la liberté éditoriale d'un journal vis-à-vis de son propriétaire se pose à plusieurs titres. Contrairement à l'idée que certains se font (et contre laquelle il est bien difficile de lutter), l'identité de l'actionnaire à Libération n'a pas d'influence sur la ligne du journal. Il (Patrick Drahi, ou ses prédécesseurs) n'exerce aucune pression éditoriale sur le contenu du journal ni son orientation politique. Le journal (qu'il soit jugé bon, mauvais, trop à gauche ou pas assez) est de l'entière responsabilité de la rédaction.

L'autre question (qui est celle que vous posez) est celle de la liberté d'un journaliste de critiquer le propriétaire de son journal. Traite-t-on Patrick Drahi à Libération avec la même liberté que des journalistes n'appartenant pas à son groupe de presse? Il serait naïf de le prétendre sans réserve. Probablement que certains médias seraient plus enclins à lancer certaines enquêtes sur Patrick Drahi. Probablement y a-t-il une part d'autocensure. «On se pose forcément plus de questions quand on écrit sur son actionnaire que sur un autre groupe, explique Jerôme Lefilliâtre, rédacteur à Libé en charge du secteur des médias et des télécoms, terrains de jeu de Patrick Drahi. Est-ce vraiment pertinent? Est-on crédible quand on écrit sur ce sujet?»

Il y a eu plus d'enquêtes dans Libé sur SFR que sur Free ou Orange

Mais cela ne veut pas dire pour autant que Libération ne traite pas, de manière parfois critique, l'actualité de Patrick Drahi. «De fait, j'ai fait plus de double pages sur SFR que sur Free ou Orange ou Bouygues», explique ainsi Jerôme Lefilliâtre. Ne serait-ce parce que l'homme d'affaires est un des acteurs les plus remuants du secteur. Les articles de Libé sur SFR sont-ils systématiquement positifs? Plus que ceux des journaux concurrents? 

Il ne nous a pas semblé qu'ils l'étaient. Chacun peut les lire pour en juger.

En mai, Libération (comme la totalité des médias) avait consacré une double page à l'acquisition spectaculaire par le groupe des droits de la Ligue des champion pour une somme plantureuse. La principale interrogation portait sur le montant colossal de la facture déboursée par SFR. Libération ne l'élude pas. Et si l'article relativise cette ardoise, c'est en mettant en exergue le fait que SFR a investi dans la Ligue des champions... l'équivalent des économies réalisées sur la masse salariale du groupe via un maousse plan de départs.

L'article conclut ainsi le paragraphe sur la stratégie globale : 

L’objectif de ces ajouts de contenus est de gagner des abonnés à des forfaits fixe et mobile dont les tarifs sont en parallèle légèrement relevés. Si cette stratégie réussit, le chiffre d’affaires et la marge de SFR augmenteront mécaniquement. Pour le moment, elle ne produit pas d’effet. Au premier trimestre, l’opérateur a encore perdu des clients dans le mobile (il en conserve 14,5 millions) et dans le fixe (6,1 millions), même s’il est en train de freiner la tendance négative à l’œuvre depuis qu’il a été racheté par Drahi. «L’éventuel impact positif de la stratégie de contenus sur les évolutions de clients reste incertain», résument les analystes financiers de Raymond James Euro Equities dans une note. Chez Orange, on enfonce le clou : «Nous constatons de notre côté que les contenus ne sont pas un motif d’abonnement, contrairement à la qualité de réseau», l’un des points faibles de SFR. En clair, le succès de la méthode Drahi est encore à prouver.

Libération est revenu sur ce sujet récemment, dans une double page consacrée à la stratégie globale de SFR. Il ne s'agissait pas là (comme dans l'exemple précedent sur les droits du foot) de rendre compte d'une actualité immanquable traitée par les autres médias. Il s'agissait d'un choix du journaliste, d'une enquête d'initiative, à l'occasion de la fin du processus de rachat de SFR par Drahi. L'article «Patrick Drahi, avec SFR, le risque du très haut dépit» est un papier de fond sur les questions que pose la stratégie du groupe, sans éluder les difficultés que connaît l'opérateur. 

C’est ce qui saute d’abord aux yeux : sous l’ère Drahi, les clients ont massivement fui l’opérateur. Pas de quoi changer la réputation de l’homme dans les télécoms, dont les rivaux adorent répéter qu’il a toujours plus brillé par ingénierie financière que par génie commercial… Entre la fin 2014 et la mi-2017, SFR a perdu 514 000 abonnés dans l’Internet fixe, soit 8 % de sa base (6 millions aujourd’hui), et 1,7 million d’utilisateurs résidentiels dans les services mobiles, soit 10 % de son parc (14,5 millions). Ce recul, qui a fait le bonheur d’Orange, Free et Bouygues Telecom, n’est toujours pas endigué, alors même que SFR a investi beaucoup d’argent dans les «contenus». 

Jerôme Lefilliâtre dit n'avoir «jamais eu la moindre réaction ni retour» de l'actionnaire sur ses articles.

Le cas des Panama Papers

Les internautes nous interpellent aussi souvent sur une supposée censure qu'aurait exercée Libé au moment des Panama Papers pour protéger Patrick Drahi. Lors de ces révélations, en avril 2016, le nom de Patrick Drahi a effectivement été cité, avant que le groupe n'oppose un démenti, menaçant de poursuite quiconque mentionnerait son nom dans l'affaire.

Libération avait alors fait le choix de mentionner le nom de l'homme d'affaires dans un article de synthèse sur les Panama papers, en faisant état du communiqué de démenti du groupe. Comme cela aurait été fait pour n'importe quel autre personne. Libération, il est vrai, n'a pas fait d'article spécifique sur le sujet. Le Monde, qui faisait partie du consortium de journaux ayant travaillé sur l'affaire des Panama Papers, en a fait un. Il était intitulé  : «Ce que les "Panama papers" nous apprennent sur Patrick Drahi et le groupe Altice». La réponse était apportée dans le sous titre : «Depuis le début des révélations, le nom du patron du groupe de télécommunications est cité par de nombreux médias. S’il est vrai qu’une des sociétés utilisées un temps par Altice y apparaît, les documents ne disent rien de neuf du dossier.»

Nul doute que si Libération avait écrit cet article, nombre d'internautes auraient dénoncé un article de commandes visant à blanchir Patrick Drahi. Dans ce sens là aussi, c'est plus compliqué d'écrire sur son actionnaire.

Cordialement.

C.Mt