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Pourquoi la Catalogne souhaite-t-elle être autonome?
Question posée par Anne Lou le 2 octobre 2017

Bonjour,

Vous êtes nombreux à nous demander quelles sont les origines de la crise en Catalogne, et les raisons qui poussent cette région à vouloir son indépendance. La réponse nécessiterait plus qu'un article – des chercheurs et des chercheuses y ont consacré plusieurs pages dans le Libé des historiens du jeudi 5 octobre.

L'histoire royale ibérique est faite de guerres de successions et d'alliances à géométrie variable entre les différentes régions du pays et les puissances étrangères. Dès le XIIe siècle, le Comté de Barcelone s'unit au royaume d'Aragon, et avant de se rattacher au reste de l'Espagne, les Catalans conquièrent les royaumes de Valence, les Baléares, la Sicile et la Sardaigne.

A la fin du XIXe siècle, ils participent à la colonisation outre-Atlantique au même titre que les autres Espagnols. Pour l'anecdote, comme le rappelle dans nos colonnes le professeur d'histoire Pierre Singaravélou, Facundo Bacardi, le fondateur du rhum du même nom, établi à Cuba, était catalan.

Le XXe siècle : un clivage politique, puis national

Au début du Xxe siècle, la Catalogne est plus moderne que d'autres régions d'Espagne: elle est l'une des premières à avoir bénéficié de la révolution industrielle. Elle est le berceau du républicanisme et du fédéralisme que tente de porter la Seconde république espagnole (1931-1939). Une idée un peu trop avant-gardiste, pour l'époque et le contexte, comme en témoigne la guerre qui s'en suit (1936-1939).

Le clivage actuel entre Barcelone et Madrid prend ses racines politiques à cette époque: «C'est la forme même du régime qui est en jeu en Catalogne», estiment plusieurs chercheur et chercheuses dans le Libé des historiens. Sous Franco, pendant près de 40 ans, la déchirure devient aussi nationale, puisque le dictateur centralise l'Etat en s'appuyant sur l'idée de nation, refusant ainsi toute tentative autonomiste: le catalan est interdit, et les pouvoirs concentrés à Madrid.

A la fin de la dictature, l'Espagne est un pays fracturé. La mort de Franco (1975) permet le retour à la démocratie, dans un rare moment de concorde politique. Pour fermer les plaies du passé, la Constitution de 1978 reconnaît une seule nation espagnole (article II), mais accorde certaines libertés aux 17 communautés autonomes (ou autonomies), parmi lesquelles la Catalogne. La région se dote alors d'un pouvoir politique, la Generalitat, composée d'un Parlement, d'un conseil exécutif (sorte de conseil des ministres), et d'un président.

Le XXIe siècle : le raidissement

Dans les années 2000, le président socialiste José Luis Zapatero est disposé à ouvrir la porte à plus d'autonomie. Après des négociations, un projet de réforme des statuts de la Catalogne est validé. D'abord par le Parlement catalan, en 2005, puis par le Congrès espagnol, en 2006. Au mois de juillet, la réforme est aussi approuvée par référendum en Catalogne. Moins d'un électeur sur deux participe, preuve que la question ne passionne pas (encore). Le roi promulgue le texte.

Mais les conservateurs du Parti populaire craignent l'autonomisation de la Catalogne. Ils saisissent le Tribunal constitutionnel, qui rend sa décision en 2010. Coup de tonerre: plusieurs amendements sont déclarés inconstitutionnels et annulés. Notamment ceux contenant une référence à la «nation» catalane, ou ceux accordant la prévalence au catalan sur l'espagnol (même si les deux langues sont des langues officielles).

Un million de personne descendent dans les rues pour protester contre cette décision. Jusque-là, le nationalisme catalan n'existait quasiment pas. Depuis, chaque 11 septembre, jour de la Diada, la fête de la Catalogne, les autonomistes mobilisent plusieurs centaines de milliers de personnes. En 2014, une consultation populaire symbolique, que condamnent fermement les conservateurs au pouvoir à Madrid, voit triompher le «oui» en faveur de l'indépendance, alors que les deux tiers des électeurs s'abstiennent.

Les élections du 27 septembre 2015 pour élire le Parlement catalan donne la majorité absolue en nombre de sièges (mais pas en nombre de voix) à une coalition d'indépendantistes, allant du centre à l'extrême gauche. Une première. Quelques semaines plus tard, 72 des 135 parlementaires votent une résolution qui enclenche le début du processus de création d'un «Etat catalan indépendant». Le premier ministre Mariano Rajoy condamne, le Tribunal constitutionnel annonce l'illégalité de la procédure, l'Europe s'inquiète. Mais la manœuvre aboutit tout de même au vote du 1er octobre.

«En Catalogne […] organiser un référendum sans négociation, oui, c’est bien faire violence au droit constitutionnel. Mais récuser en 2010, au nom du Tribunal constitutionnel, l’accord de 2006 sur le nouveau statut d’autonomie de la Catalogne, c’est bafouer l’intelligence politique et la négociation qui étaient alors à l’œuvre pour obtenir une réforme constitutionnelle», analyse la directrice de recherche en histoire et sciences politiques Sophie Wahnich dans nos colonnes.

Où en est-on ?

Après le différend politique, drappé d'un clivage national, nourrie plus récemment d'une véritable guerre juridique, le conflit pourrait difficilement être plus ouvert. Si ce n'est que Madrid et Barcelone se livre, depuis quelques années, une bataille sur le plan financier: les Catalans (qui portent un quart du PIB national) réclament de verser moins d'impôts à la capitale, car ils s'estiment lésés par le système de redistribution vers les autonomies les plus défavorisées. Avec ses quatre aéroports internationaux, ses industries pharmaceutique et automobiles, ses sièges d'entreprises, et en tant que point d'entrée de beaucoup des importations destinées au reste de l'Espagne, la Catalogne pense ne pas avoir besoin de Madrid.

D'autant que les frères devenus ennemis se livrent à un dialogue de sourd, qui se tend.

D'un côté l'intransigeance d'un pouvoir central. «Il n'y a pas eu de référendum», martèle Mariano Rajoy, qui a lancé des poursuites judiciaires contre les dirigeants catalans (amendes contre les organisateurs, mise en examen de plus de 700 maires catalans), auteurs d'une «déloyauté inadmissible», selon le roi. Sans parler des presque 1000 blessés du 1er octobre.

De l'autre, des dirigeants catalans qui invoquent le nébuleux droit (international) des peuples à disposer d'eux-mêmes, tout en appuyant sur les symboles classiques du nationalisme (langue, hymne, drapeau), et en ravivant les tensions, aussi, autour des différends économiques ou juridiques.

Que vont faire les presque 8 millions de Catalans (plus de 16% de la population espagnole) face à la fermeté de Madrid? Dans le Libé des historiens, le professeur à Sciences-Po Paris André Loez tente un pronostic: «En Catalogne, la situation évolue de manière imprévisible, suivant la conduite de trois autres types d’acteurs, du moins tant que l’Union européenne reste prudemment sur la touche : les contestataires (révolutionnaires, indépendantistes…) qui modèlent leur stratégie sur celle du pouvoir et capitalisent volontiers sur ses erreurs ; les forces de l’ordre, censées mettre en pratique les décisions autoritaires, mais dont l’expérience montre quelquefois les hésitations, ou les dissidences, au moment d’arrêter, disperser, réprimer ; la société civile, enfin, qui détient peut-être collectivement les clés de la situation. »

Fabien Leboucq

(réponse postée le 5 octobre 2017)

Les autres réponses de l'équipe de Désintox sur la Catalogne : 

Les autorités espagnoles ont-elles fermé l'espace aérien de Barcelone ?

Est-ce que les dirigeants européens ont condamné les violences en Catalogne ?

Le référendum sur l'indépendance de la Catalogne est-il légal ?

Oui, la dame ensanglantée a bien chuté dans l'escalier... mais laquelle ?