Votre Question :

Existe-t-il des médias français ayant affirmé que "l'Etat Islamique se servant du flux de migrants, est un fantasme / un fake" ?

Bonjour,

Au printemps 2015, plusieurs personnalités politiques ont commencé à relayer la thèse selon laquelle des terroristes s’infiltraient parmi les migrants pour arriver en Europe. A l’époque, la grande majorité des médias ont alors nuancé ou infirmé la crédibilité de cette thèse, s'appuyant sur l’opinion du ministère de l’Intérieur et d’experts sur le sujet. En voici quelques exemples. 

France Inter a publié un article intitulé «Réfugiés : le fantasme de l'infiltration terroriste», avant d’en changer le titre. L'article s'appuyait sur des déclarations du ministère de l'Intérieur qui jugeait en effet que cette infiltration était un «fantasme», puisque la technique était jugée selon le ministère «trop risquée, lente et peu efficace».

L'AFP avait aussi publié deux dépêches sur la question. Le 21 mai, elle affirmait que «des jihadistes peuvent gagner l'Europe sans se cacher parmi les migrants», et le 14 septembre: «Nul besoin pour les djihadistes de se mêler aux migrants». Les deux dépêches s'appuyaient sur des experts et des responsables de la lutte anti-terroriste mais l'agence se montrait toutefois prudente et reprenait aussi des propos plus nuancés rappelant que le risque ne pouvait pas être totalement exclu. Le coordinateur de l'UE pour la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove, était ainsi cité:«Nous devons être vigilants. Il est relativement facile de pénétrer dans l'Union européenne quand on se mêle aux flux de migrants», ainsi qu'Eric Dénécé (le directeur du Centre français de recherches sur le renseignement) qui expliquait à l'AFP: «exagérer la menace serait complètement idiot, mais le nier absolument serait faux».

Le JDD se demandait aussi dès avril 2015 si la Méditerranée était «le nouveau terrain de Daesh». «Et si des terroristes de Daech se mêlaient aux ­migrants venus d'Afrique pour débarquer sur les côtes européennes? L'hypothèse est prise au sérieux par le gouvernement français», précisait d'emblée l'article. Un ancien diplomate expliquait ensuite à l'hebdomadaire: «Il faut faire la part des choses entre la propagande et les capacités réelles : la plupart des bateaux ne partent pas des zones contrôlées par Daech.»

Le Lab (avec un article titré  :"Terroristes de Daech qui s'infiltrent parmi les migrants : Estrosi factchecké sur twitter par un journaliste spécialiste du jihad") et LCI (avec un article  :"Non, les terroristes de Daech ne s'infiltrent pas parmi les migrants") y sont allés, en août 2015, de titres définitifs après des déclarations de Christian Estrosi. L'élu UMP avait déclaré que "parmi les migrants, nous avons des terroristes de Daech qui s'infiltrent". Le Lab et LCI appuyaient leur article sur une série de tweets de David Thomson, journaliste de RFI spécialiste de l’Etat islamique, qui expliquait en réponse à Estrosi que «jamais l'EI n'a encore utilisé les flux de migrants pour s'infiltrer en Europe dans le but d'y réaliser des attentats.» «Cette option initialement diffusée dans la presse italienne puis instrumentalisee politiquement, n'est présente dans aucun communiqué EI. De Libye, aucun bateau de migrants n'est encore parti d'une zone tenue par l'EI.» David Thomson précisait toutefois à la fin de l’échange: «Pour autant une telle option n'est pas non plus totalement exclue.». Aussi bien LCI que le Lab précisaient que le journaliste avait nuancé ses propos. 

Enfin, L'Obs, dans un article consacré aux idées reçues sur les migrants de Calais expliquait: «régulièrement agité par l’extrême droite, le chiffon rouge de prétendus terroristes cachés parmi les migrants ne dispose d’aucun véritable précédent» et modérait son propos en citant Jens Soltenberg, le secrétaire général de l’Otan, qui affirmait que des terroristes «pourraient tenter de se cacher parmi les migrants»

Globalement, il est indéniable que la tonalité des articles visait à nuancer la thèse d'une infiltration des migrants parmi les terroristes, le plus souvent avec des titres catégoriques, même si dans la plupart des cas était mentionné le fait qu'elle ne pouvait être totalement exclue.

Qu'en est-il de Libé dans tout ça?

On peut nous adresser exactement les mêmes reproches qu'à nos confrères.

En août 2015, suite aux déclarations de Christian Estrosi, Libération a rédigé une brève mettant en cause cette affirmation. L'article, qui s'appuyait lui aussi sur la série de tweets de David Thomson, était titré de façon beaucoup trop affirmative ("Non, Daech n'utilise pas les flux de migrants pour s'infliter en Europe") même si l'article était plus nuancé, rappelant que Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur à l’époque, avait déclaré en mars 2015 que «ça peut toujours arriver. Mais nous travaillons avec nos services de renseignements et nous n'octroyons pas l'asile à ceux dont nous savons qu'ils ont des activités terroristes».

Libération, dans la rubrique Désintox, a consacré un autre article au sujet. Un mois plus tard, quand Valeurs Actuelles affirmait que «L’Etat islamique aurait réussi à infiltrer plus de 4 000 combattants en Europe», Désintox (l'auteure de ces lignes est aussi l'auteure de cet article) expliquait en quoi le chiffre de 4 000 n’était pas factuel et comment l’article déformait l’interview d’un djihadiste publiée dans Buzzfeed. On n'y affirmait pas qu'aucun djihadiste n'avait pu s'infiltrer, mais que le chiffre de 4000 était dénué de toute rigueur. Par ailleurs, nous évoquions dans l'article les propos de Michele Coninsx, la présidente de l’agence européenne chargée de la coopération, confirmant avoir été informée de cas de combattants de l’EI infiltrés.

Depuis, on a appris que plusieurs membres du commando du 13 Novembre et des attentats de Bruxelles étaient arrivés par la même route que celle empruntée par les réfugiés. Des zones d’ombre subsistent encore sur l’arrivée de plusieurs terroristes en Europe mais voici ce que l’on sait sur les auteurs des attentats du 13 Novembre et de Bruxelles: les trois kamikazes du stade de France (Bilal Hadfi, Ahmad Al Mohammad et Mohammad Al-Mahmod) sont arrivés par la route des migrants. Selon les informations du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), Bilal Hadfi a été récupéré par Salah Abdeslam le 30 août à Kiskorös, dans le sud de la Hongrie en compagnie de Chakib Akrouh, l’un des assaillants des terrasses parisiennes.

Toujours selon cette étude, Abdeslam aurait effectué trois allers-retours entre le 30 août et le 2 octobre 2015 pour convoyer des terroristes entre la Hongrie et la Belgique. Le 9 septembre, Abdeslam a convoyé l’artificier des attentats de Paris et Bruxelles, Najim Laachraoui, et Mohamed Belkaïd (un Algérien de 35 ans abattu par la police en Belgique le 15 mars 2016). Le 17 septembre, ce sont les trois terroristes du Bataclan, Ismaël Omar Mostefaï, Samy Amimour et Foued Mohamed-Aggad, que Abdeslaml récupère à la gare de Keleti.

Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13 Novembre, est lui aussi arrivé par cette route.

Par ailleurs un Algérien de 20 ans, Bilal Chatra, qui a été arrêté en avril 2016 en Allemagne et se trouve depuis en détention provisoire en France, aurait été mandaté par Abaaoud pour tester la route des migrants pour arriver jusqu’en Belgique. Selon des extraits de la procédure auxquels Libération a eu accès, il devait traverser divers pays pour constater les différents contrôles de sécurité, tester les faux passeports et les temps d’attente aux différents points d’entrée et de sortie.

Dans l’interrogatoire mené par la police allemande Bilal Chatra a reconnu auprès des enquêteurs avoir ouvert la route pour Ayoub El Khazzani, le tireur du Thalys, à la demande d’Abaaoud. Il affirme même avoir fait la route jusqu’à Athène avec lui.

Deux autres terroristes qui devaient participer aux attentats de Paris sont aussi arrivés en Europe par cette route. Libération avait retracé leur parcours dans le détail dans cet article.

Les médias ont largement relayé ces informations, livrant parfois une forme de mea culpa. Le directeur de la rédaction de France Inter Jean-Marc Four était revenu auprès du Monde sur l'article de France Inter ayant titré sur le «fantasme» de l'infiltration. «Ce n’est pas notre journaliste qui a mal fait son boulot. Elle s’est appuyée sur le ministère de l’intérieur : dans un échange en off avec d’autres collègues, il se disait alors très peu préoccupé par ce risque». Il reconnaissait finalement que «Sur le fond, il y a peut-être eu chez les journalistes une forme de minimisation, mais pas forcément consciente»

Pauline Moullot

(Réponse postée le 26 septembre à 17H30).