Votre Question :

Pourquoi Libération ne met pas d'accent sur les majuscules (version papier ou numérique) ?
Bonjour,
 
Avant toute chose, une petite précision s'impose. Une majuscule a une fonction grammaticale : elle est la première lettre d'un nom propre ou d'une phrase. Cependant, en matière de typographie, on ne parle pas de «majuscule» , ni de «minuscule». On emploie les termes de «capitales» et de «bas de casse». «France» ou «FRANCE» : dans les deux cas, pour le grammairien, ce mot est écrit avec une majuscule et cinq minuscules. Pour le typographe, par contre, la première graphie compte une seule lettre capitale, la seconde en compte six.
 
Supposant que votre question porte sur l'accentuation des capitales (et pas seulement des majuscules), tentons maintenant d'y répondre.
 
D'abord, le service édition, qui relit, corrige et met en page le journal, tient à nuancer votre propos. Il est vrai que sur le papier, quand le texte est en bas de casse, les capitales ne sont jamais accentuées. Cependant, quand le texte est écrit entièrement en capitales (regardez notamment les titres de « Une » du journal), les accents sont systématiquement présents.
 
Si vous êtes pointilleux, vous aurez même sûrement remarqué que nous avons plusieurs façons d'accentuer nos textes en capitales. Soit en utilisant une police dite « stack », qui permet à l'accent de s'intégrer dans la lettre (il ne dépasse pas au dessus, ce qui peut servir la mise en page). Soit en utilisant une police normale, ce qui permet de faire ressortir l'accent. On met l'accent en évidence pour faciliter la lecture, et éviter qu'un mot ne soit confondu avec un autre. C'est par exemple le cas avec notre titre sur Pierre Bergé : le service édition de Libération a décidé de ne pas utiliser la police stack pour que l'accent soit bien visible, évitant ainsi qu'un lecteur non connaisseur du personnage lise «Citizen Berge» au lieu de «Citizen Bergé».
 
A gauche un titre de «Une» où l'accent «dépasse». A droite, un tite où est utilisée la police «stack» (les accents ne «dépassent» pas)
 
Pourquoi ces choix ?
 
Les capitales et les accents ne se sont jamais très bien entendus. Ou du moins, ils sont partis du mauvais pied quand est apparue l'imprimerie. Dans un article très complet du livre Orthographe et Typographie françaises, Jean-Pierre Lacroux, rappelle le caractère technique de cette complexité pour les premiers imprimeurs : «Les capitales accentuées comptaient parmi les lettres les plus délicates à fondre, les plus chères et les plus fragiles de la casse romaine, car l’étroitesse du talus supérieur imposait un crénage (partie de l’œil qui déborde du fût) : les accents se brisaient parfois lors du serrage dans la forme (au XVIIIe siècle, l’accent fut parfois gravé sur le côté : « E´»).»
 
Les temps ont changé. Avec les machines à écrire, mais surtout avec les ordinateurs, il a été possible de mettre l'accent sur les capitales sans craindre l'accident industriel. Pourtant, on répète à l'envi et à tort, notamment dans les salles de classe, que « les majuscules (sic) ne prennent pas d'accent ». Passant pour un aphorisme, cette sentence est de plus en plus respectée : on voit de moins en moins de capitales accentuées, et certaines polices d'écriture, sur les logiciels de traitement de texte, ne prennent même pas en compte ces caractères.
 
Cette tendance a le don d'énerver les linguistes et les grammairiens. Pour Jean-Pierre Lacroux, c'est «une licence condamnable [...] qui a perdu son alibi technique». Pis, l'Académie Française, censée faire référence en la matière (voir son article « Accentuation des majuscules » dans son recensement des Questions de langue), martèle que «l’accent a pleine valeur orthographique. Son absence ralentit la lecture, fait hésiter sur la prononciation, et peut même induire en erreur.»
 
A Libération, en choisissant d'accentuer les lettres quand le texte est entièrement en capitales, on a ménagé la grammaire, mais en n'accentuant pas les capitales qui émaillent un texte en bas de casse, on a aussi conservé la tradition typographique. Une politique qui a ses défenseurs et ses détracteurs, y compris au sein du service édition du journal. Preuve supplémentaire que la réponse n'est pas complètement gravée dans le marbre.
 
Fabien Leboucq