Votre Question :

Nombre de manifestants : doit-on croire les organisateurs ou la police ?

Bonjour, 

(La réponse qui suit est en partie extraite d'un article consacré au sujet en 2015)

Le décompte des manifestants selon la police ou selon les organisateurs enregistre systématiqueent des écarts (parfois considérables, comme à Marseille, où il atteignent parfois un rapport de 1 à 10). Les études indépendantes menées sur le sujet donnent largement raison aux chiffres de la police. 

La préfecture de police a lancé une expertise en 2014. Objectif : légitimer sa méthode d’évaluation de l’affluence des manifestations. «Le droit de manifester est important en démocratie, et la question du comptage n’est pas satisfaisante, puisque le citoyen peut estimer ne pas être éclairé sur la représentativité des groupes qui expriment une opinion dans la rue»expliquait à Libération, en mai 2014, le préfet de police de Paris, Bernard Boucault.

Confiée à une commission de réflexion composée de trois personnalités indépendantes, Dominique Schnapper, ex du Conseil constitutionnel et directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Pierre Muller, inspecteur général de l’Insee, et Daniel Gaxie, professeur de sciences politiques à Paris, la mission a rendu son verdict en 2015 : selon elle, la seule méthode de comptage «réellement opérationnelle» est celle de la préfecture de police. Si elle présente «une marge d’erreur inévitable», elle serait bien plus efficace que celle de l’échantillonnage qui comporte «un biais trop important».

«Nous avons assisté à sept ou huit opérations de comptage des fonctionnaires de police, résumait Daniel Gaxie, professeur de sciences politiques à la Sorbonne et co-auteur du rapport au moment de la publication de celui ci. Chaque fois, deux agents comptent les manifestants depuis la fenêtre d’une chambre d’hôtel, grâce à un appareil manuel identique à celui des hôtesses de l’air. Le point observation est qualifié de "point haut", car il est situé au premier ou deuxième étage. Pour les petites manifestations, un seul point de comptage est mis en place, mais il y en a deux pour les cortèges plus importants. Les agents n’arrêtent de compter que lorsque la voiture-balai passe». L’opération peut donc durer cinq ou six heures, sans que les agents ne soient remplacés. N’y a-t-il pas un risque d’erreur lié à une certaine lassitude ? «Il y a un coefficient d’incertitude lié à des petits moments d’inattention, reconnaissait l’expert. Mais ce sont des gens qui font cela depuis des années, parfois plus de vingt ans. C’est une routine pour eux». 

En 2015, Libération avait interrogé Luc Bérille, secrétaire général de l’Unsa, syndicat très présent chez les fonctionnaires de police, sur les conclusions de cette mission. «Eberlué par les chiffres de certains syndicats qui ont une propension phénoménale à exagérer, il défendait la méthode des policiers. Pas particulièrement critiquable, elle s’est plutôt bonifiée ces dernières années», note le syndicaliste. Selon lui, le problème est donc à un autre niveau. Ce ne sont pas les policiers qui annoncent les chiffres, mais l’autorité politique. Or, les hauts fonctionnaires, en liaison directe avec le gouvernement, ont tendance à appliquer des correctifs, taclait-il. Concrètement, ces derniers, par «choix politique», opteraient pour des chiffres situés «plutôt dans la fourchette», vers le haut ou le bas, selon ce qui les arrange.

Des pratiques que Daniel Gaxie jurait ne pas avoir constatées sur le terrain. «A la fin de l’opération, le directeur des renseignements passe pour collecter les chiffres auprès des agents. Il prend la valeur la plus élevée et ajoute 10%. En parallèle, deux fonctionnaires filment la manifestation et la vidéo permet, le lendemain, de faire un nouveau calcul. Ce second comptage donne presque toujours un chiffre inférieur à celui de la veille. Il n’y a donc pas d’interférence dans la mesure et dans la communication de la mesure. Et d’ajouter: Les syndicats partagent l’idée que le gouvernement donne des ordres, que le comptage est politique, mais c’est une polémique que l’on retrouve à chaque épreuve de représentativité.»

Si la méthode de la Préfecture de police avait à l'époque été adoubée, le rapport préconisait toutefois quelques aménagements pour améliorer le dispositif existant. Pour les grandes manifestations, il conseillait notamment de prévoir jusqu’à trois points d’observations disposés de part et d’autre de la chaussée, de façon à ce que d’éventuels angles morts puissent être corrigés, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Par ailleurs, les experts proposaient, pour favoriser la transparence, de convier les journalistes aux opérations de comptage et de mieux communiquer sur les méthodes mises en œuvre. Enfin, ils conseillaient de favoriser des fourchettes pour rendre compte de cette réalité qui reste toujours, de leur propre aveu, «un peu floue». Au total, la mission indédendante donnait donc largement raison à la police face aux organisateurs.

C'est aussi la conclusion à laquelle était arrivée Mediapart, lors d’une manifestation parisienne, le 12 octobre 2010. Dans un article intitulé A Paris, Mediapart a compté: le chiffre qui fâche, le pureplayer, qui avait réalisé son propre décompte, avait produit une estimation (76 000 manifestants) inférieure de celle de la police (89 000). Et à mille lieues des chiffres «largement surestimés»donnés par les syndicats (330 000).

Cordialement

Cédric Mathiot